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mardi 17 mars 2020

le passage du miroir

"Ce salon-ci n'est pas tenu aussi bien que l'autre", se dit Alice, en remarquant que plusieurs pièces du jeu d'échecs étaient tombées parmi les cendres du foyer ; mais, un instant plus tard, c'est avec un bref "Oh !" de surprise qu'elle se mettait à quatre pattes pour les mieux observer. Les pièces du jeu d'échecs déambulaient deux par deux !
"Voici le Roi Rouge et la Reine Rouge, dit (à voix très basse, de peur de les effrayer) Alice, et voici le Roi Blanc et la Reine Blanche assis sur le tranchant de la pelle à charbon... puis voila deux Tours marchant bras dessus, bras dessous... Je ne crois pas qu'ils puissent m'entendre, poursuivit-elle en baissant un peu plus la tête, et je suis à peu près certaine qu'ils ne peuvent me voir. J'ai l'impression d'être invisible..."

À cet instant, s'élevant de la table qui se trouvait derrière Alice, on entendit un glapissement qui fit se retourner la fillette, juste à temps pour voir l'un des Pions Blancs tomber à la renverse et se mettre à gigoter : elle l'observa avec beaucoup de curiosité en se demandant ce qu'il allait se passer ensuite.
"C'est la voix de mon enfant ! s'écria la Reine Blanche en s'élançant en avant et en bousculant au passage le Roi avec une violence telle qu'elle le fit choir au beau milieu des cendres. Ma chère petite Lily ! Mon impériale mignonne !" Et elle se mit à escalader avec frénésie la paroi du garde-feu.
"Impériale andouille !" grommela le Roi en frottant son nez tout meurtri (Il avait le droit d'être quelque peu fâché contre la Reine, car il était couvert de cendres de la tête aux pieds).
Alice était très désireuse de se rendre utile et, comme la pauvre petite Lily criait à vous faire craindre de la voir tomber en convulsions, elle empoigna bien vite la Reine pour la poser sur la table à côté de sa bruyante fillette.
La Reine s'affala sur son séant ; elle suffoquait ; le rapide voyage qu'elle venait d'effectuer à travers les airs lui avait coupé le souffle et, durant une minute ou deux, elle ne put faire rien d'autre que serrer en silence dans ses bras la petite Lily. Dès qu'elle eut à peu près recouvré l'usage de ses poumons, elle cria au Roi Blanc, qui était resté assis, maussade, parmi les cendres : "Attention au volcan !"
"Quel volcan ?" s'enquit le Roi en regardant, d'un air inquiet, le feu, comme s'il jugeait que ce fût l'endroit où I'on avait le plus de chances de découvrir un cratère en éruption.
"M'a... fait... sauter en I'air, hoqueta la Reine, encore quelque peu haletante. Attention de monter... de la manière normale... de ne pas vous faire... projeter en I'air !"
Alice regarda le Roi Blanc grimper lentement de barreau en barreau, puis elle finit par dire : "Mais, à ce train-là, vous allez mettre des heures et des heures pour atteindre la table ! Ne croyez-vous pas qu'il vaudrait mieux que je vous aide ?" Le Roi ne prêta pas la moindre attention à sa question : il était évident qu'il ne pouvait ni voir ni entendre la petite fille.
Alice le prit très délicatement entre le pouce et I'index et, afin de ne pas lui couper le souffle, le souleva plus lentement qu'elle n'avait soulevé la Reine ; mais avant de le poser sur la table, elle crut bon de l'épousseter un peu, car il était tout couvert de cendre.

Elle raconta par la suite que, de sa vie, elle n'avait contemplé figure pareille à celle que fit le Roi lorsqu'il se vit tenu en l'air et épousseté par une invisible main : il était bien trop stupéfait pour crier, mais ses yeux et sa bouche s'agrandirent et s'arrondirent de la manière la plus cocasse. Alice, à ce spectacle, fut prise d'un fou rire tel que sa main tremblait et qu'elle faillit laisser choir le monarque sur le plancher.
Extrait du livre de Lewis Carroll A travers le miroir
source la BNF

samedi 14 mars 2020

l'armée du roi blanc

L'instant plus tard, des soldats, au pas de charge, arrivaient à travers bois, d'abord par détachements de deux ou de trois, puis par pelotons de dix ou de vingt hommes, et finalement, par régiments si nombreux qu'ils semblaient remplir toute la forêt. Alice, de peur d'être renversée et piétinée, se posta derrière un arbre, et elle les regarda passer.
Elle se dit que, de sa vie, elle n'avait vu des soldats si mal assurés sur leurs jambes : ils trébuchaient sans cesse sur quelque obstacle, et, chaque fois que I'un d'eux s'écroulait, plusieurs autres lui tombaient dessus, de sorte que le sol fut bientôt jonché de petits tas d'hommes étendus.

Puis vinrent les chevaux. Sur leurs quatre pieds ils semblaient être un peu plus stables que les fantassins ; mais, tout de même, ils bronchaient de temps à autre ; et, chaque fois qu'un cheval bronchait, son cavalier ne manquait pas de choir instantanément. La confusion ne cessait de croître, et Alice fut fort aise d'arriver enfin à une clairière où elle trouva le Roi Blanc assis sur le sol, en train de fébrilement écrire sur son calepin.
"Je les ai envoyés là-bas, tous ! s'écria, d'un ton ravi, le Roi, dès qu'il aperçut Alice. N'avez-vous pas, par hasard, ma chère enfant, en cheminant à travers bois, rencontré des soldats ?"
"Si fait, répondit Alice : plusieurs milliers, m'a-t-il semblé."
"Quatre mille deux cent sept, c'est là leur nombre exact, dit le Roi en se reportant à son carnet. Je n'ai pu envoyer tous les chevaux, voyez-vous bien, parce qu'il en fallait laisser deux dans le jeu. Et je n'ai pas non plus envoyé les Messagers qui sont tous deux partis pour la ville. Regardez donc sur la route et dites-moi si I'un ou I'autre d'entre eux ne revient pas. Eh bien, qui voyez-vous ?"
"Personne", répondit Alice.
"Je donnerais cher pour avoir des yeux comme les vôtres, fit observer, d'un ton irrité, le monarque. Être capable de voir Personne, I'Irréel en personne ! Et à une telle distance, par-dessus le marché ! Vrai, tout ce dont je suis capable, pour ma part, c'est de voir, parfois, quelqu'un de bien réel !"
Cette réplique échappa tout entière à Alice qui, la main en visière au-dessus des yeux, continuait d'observer attentivement la route. "Je vois à présent quelqu'un ! s'exclama-t-elle tout à coup. Quelqu'un qui avance très lentement et en prenant des attitudes vraiment bizarres !" (Le Messager, en effet, chemin faisant, ne cessait de faire des sauts de carpe et de se tortiller comme une anguille en tenant ses grandes mains écartées de chaque côté de lui comme des éventails.)

"Pas bizarres du tout, dit le Roi. C'est un Messager anglo-saxon, et les attitudes qu'il prend sont des attitudes anglo-saxonnes. II ne les prend que lorsqu'il est heureux. II se nomme Haigha." (II prononça ce dernier mot comme pour le faire rimer avec "Aïe, gars !").

Extrait du livre de Lewis Carroll A travers le miroir 
source la BNF